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Daniel KNOP

Rencontre avec... n°2


Depuis plusieurs décennies, Daniel Knop fait partie des personnages incontournables du monde récifal allemand. Il est pourtant peu connu en France… raison de plus pour aller à sa rencontre ! C'est cette bonne idée que Philippe Paludetto (Piquepique sur CR) a mise en pratique et qu'il nous fait partager au travers de ce Rencontre avec... Si vous désirez en savoir plus, n’hésitez pas à visiter la page internet Daniel Knop, en grande partie également consultable en langue anglaise.

Rencontre avec... Daniel KNOP,
interviewé par Philippe PALUDETTO.

 

Étude microscopique du développement larvaire d’une limace parasitant les Zoanthus : Aeolidiopsis hariettaePhoto : Daniel Knop

Philippe Paludetto : Daniel, tu es récifaliste, auteur, rédacteur, photographe naturel, un corail porte même ton nom… tu ne dois vraiment pas t’ennuyer ! Cette diversité était-elle dès le début, importante pour toi ?

Daniel Knop : Non, pas vraiment. Mon but premier était de m’occuper de coraux et d’observer leur pousse. Tout s’est concrétisé un jour de Janvier 1986, date à laquelle j’ai acquis mon premier aquarium d’eau de mer. Très vite est né le souhait de me lancer dans le commerce récifal, bien que je n’avais encore aucune vision précise. La façon la plus simple de concrétiser ce souhait fut pour moi l’ouverture d’une petite boutique aquariophile.

À l’époque, j’approchais de la trentaine. J’ai rapidement constaté que mon engouement se concentrait principalement sur les coraux, et que le métier de vendeur n’était pas mon fort. Je ne voulais pas vendre les plus beaux coraux, mais plutôt les garder ! Pour tenir un commerce, il faut avoir du plaisir à vendre, ce qui n’était pas mon cas. J’ai donc fermé boutique.

 Peu de temps après, j’ai découvert le plaisir de concevoir et de construire moi-même un écumeur. Cette expérience m’a amené quelques années plus tard à créer une entreprise portant mon nom, et proposant des écumeurs et des réacteurs à calcaire.
Alors que l’entreprise gagnait en reconnaissance et qu’engager des collaborateurs devenait nécessaire, j’ai perdu ma motivation. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler moi-même le Plexiglas, et non pas de donner des directives à des employés et de ne plus m’occuper que de la partie administrative. Je me suis donc également décidé à me retirer de cette affaire.

Et puis un beau jour, j’ai commencé à publier des écrits à propos des animaux, et à les photographier. Par chance, cela coïncidait avec le développement rapide de la technique photographique et du traitement digital. Ce mode d’expression s’est transformé en véritable passion, s’étalant sur des dizaines d’années, et prenant de plus en plus d’importance dans ma vie professionnelle. C’est au travers de cette activité que j’ai enfin pu trouver ma place dans le monde du récifal.

En parallèle à tout ça, c’est vers le milieu des années 90 que j’ai pratiqué les premiers essais de fermes à coraux. À l’époque, je pensais être le premier à avoir cette idée. On me disait pourtant qu’aux USA, un biologiste développait lui aussi ce concept… Aujourd’hui, je sais qu’il s’agissait de Julian Sprung et de son projet « Coral Reef Ranch ». Nous étions véritablement les deux premiers à avoir eu cette idée.

Voilà, j’ai la chance de pouvoir à ce jour associer plusieurs de mes passions dans mon travail, et je considère cela comme un véritable luxe.

 

Philippe Paludetto : Tu as donc vécu plusieurs décennies de récifal au plus près. Quel est ton impression quant au développement rapide de notre hobby ?

Daniel Knop : Ce qu’il y a de commun à toutes ces années, c’est la passion que peuvent éprouver les gens. Ce qui a changé, c’est d’une part les capacités techniques à importer des animaux, et d’autre part, les connaissances à propos de ces mêmes animaux et de leurs besoins biologiques. Il y a désormais beaucoup de gens qui, même sans avoir fait des études de biologie, ont un niveau de connaissance non négligeable au sujet des récifs. Un nombre incalculable de gens, qu’ils soient boulangers, enseignants ou ouvriers, jonglent désormais sans complexe avec la taxonomie et les diverses interactions présentes en milieu marin. Ils sont ainsi en mesure de maitriser, grâce à quelques appareils techniques, la chimie de l’eau de leur aquarium dans lequel quelques fragments de coraux glanés chez d’autres passionnés transforment en peu de temps une cuve stérile en petit récif florissant. Ceci est un véritable progrès à mes yeux. Les récifalistes d’aujourd’hui savent jauger l’état de santé de leurs coraux, contrôlent les paramètres de l’eau et comprennent ce qu’il s’y passe. Je trouve cela fascinant !

Mesure de salinité dans le « bac de la rédaction » qui trône depuis 9 mois dans le bureau.Photo : Daniel Knop

La passion avec laquelle les récifalistes pratiquent ce hobby me rappelle celle que peut éprouver un maquettiste, qui construit petit à petit un chemin de fer miniature, avec son décor, ses petites maisons, ses routes et ses personnages. Il bâtit ainsi une réalité miniature, il crée une sorte de copie de l’original. Les aquariophiles font de même, et plus encore, puisqu’il s’agit d’un modèle naturel, et qu’ils interagissent avec lui.
Je trouve que ce développement est formidable, car il a permis de rendre le monde marin accessible à beaucoup de gens, et pas seulement aux aquariophiles eux-mêmes, mais à tous ceux qui prennent le temps de regarder un aquarium.

Et n’oublions pas que les récifalistes, par leur persévérance, ont fourni un instrument de recherche désormais utilisé par tous les laboratoires de biologie mondiaux !

 

Philippe Paludetto : Aussi loin que je cherche dans ma collection de la revue Koralle, je n’ai pas le souvenir d’un seul numéro sans un article à propos de la reproduction d’organismes marins, que ce soient des coraux, des poissons ou des invertébrés. As-tu toujours eu la conviction que ces thèmes-là étaient les garants de l’avenir de notre hobby ?

En plein travail dans une ferme de corail (2003).Photo : Daniel Knop

Daniel Knop : J’ai toujours été convaincu de l’importance des reproductions. Mais les reproductions seules ne sont en aucun cas une garantie pour le développement pérenne de notre hobby, car la rapidité avec laquelle l’environnement se dégrade joue contre nous. Les raisons en sont connues : destruction mécanique et chimique des récifs, surpêche, effet de serre en relation avec une utilisation accentuée d’énergies fossiles, surexploitation des ressources, principalement en raison d’une augmentation dramatique de la population humaine, notamment sous les pays tropicaux ayant accès à la mer.

A l’école, j’ai appris que nous étions 3,5 milliard d’humains. En 2011, nous avions dépassé les 7 milliards. Depuis, il faut bien compter entre 7 et 8 milliard d’individus, et c’est un phénomène croissant. J’ai essayé de traiter cette question : "Pourquoi l’humanité ne cesse de grandir ?", dans mon livre Experiment Mensch. La conséquence de cette surpopulation et de la pression qu’elle exerce sur l’environnement est inévitable. A partir de ce constat, nous ne pouvons pas nous permettre de prélever des animaux du récif sans avoir tout tenté pour développer les reproductions.

Mais comme dit précédemment, nous ne devrions en aucun cas nous reposer sur nos lauriers, et parallèlement aux efforts de recherche, il me semble indispensable de mettre en lumière l’intérêt de notre passion. Nous devons nous efforcer de faire en sorte que les avantages et les bénéfices qu’on peut en tirer, par exemple la sensibilisation du grand-public, soient plus grands que les dégâts provoqués par les prélèvements.

 

Philippe Paludetto : As-tu une idée du nombre d’organismes marins actuellement disponibles à la vente et issus de reproductions artificielles ?

Daniel Knop : Je n’ai pas de chiffres précis, mais je sais que, notamment aux USA, certains de nos contemporains très qualifiés, comme par exemple, Matt Wittenrich, font de la recherche avec pour thème principal le développement et l’alimentation des larves de poissons tropicaux. Certains chercheurs ayant un bagage aquariophile développent de nos jours des méthodes encore impensables il y a peu de temps. C’est à mon avis une évolution très prometteuse, et je peux facilement m’imaginer qu’on nous proposera dans 5 ou 10 ans certains poissons issus de reproductions artificielles que nous n’osons même pas espérer aujourd’hui.

 

Philippe Paludetto : Est-ce que ton bac de 6000 litres est toujours en eau ?

Daniel Knop : Non, le bac de 6000 litres et les 15 petits aquariums de 140 litres dans lesquels je testais diverses choses, ne sont plus en activité. J’ai tout démonté en 2007 et j’ai transformé cette fishroom en bureau. Tout a été modernisé, et mon bureau sur lequel je travaille tous les jours a été construit avec le verre du 6000 litres. Tout le verre a été recyclé en table et en étagères, ce qui n’a pas été des plus facile, avec du verre de 19 millimètres !

Le bac de 6000 Litres pendant sa construction, avec à l‘intérieur ma fille Mélanie et mon fils Benny.
Le même bac 16 ans plus tard lors d’une réfection, environ un an avant son démontage définitif.
Forêt de palétuviers à l‘arrière du bac, dans le milieu des années 90.
Photo : Daniel Knop

 

Philippe Paludetto : A quoi ressemble ton installation actuelle ?

Le bureau et l’aquarium au style associé à la table. C’est ici qu’est conçu chaque numéro de la revue Koralle.Photo : Daniel Knop

Daniel Knop : J’ai installé un bac de 1000 litres dans la même pièce, avec le même concept que le reste du bureau, c’est à dire tout en verre, support compris. Ca n’a pas été facile, puisqu’il n’y avait pour ainsi dire aucun précédent en la matière et que nous ne savions pas comment la structure en verre se comporterait, notamment en raison de la pression concentrée au niveau du sol en béton.

Le bac technique se situe dans la pièce adjacente, au même niveau, ce qui est pratique pour l’entretien. L’aquarium a été peuplé en Juin 2014, uniquement avec des coraux de culture. Presque tous n’étaient que de petits fragments issus de fermes à coraux, à l’exception de quelques exemplaires venant de bacs vidés par des particuliers.

Regarder les coraux pousser sur fond musical… Photo : Daniel Knop

Devant l’aquarium est placé un fauteuil, entouré d’une paire de haut-parleurs. De là, je peux tranquillement écouter de la musique en regardant les coraux pousser. Quand je suis assis là, je pense souvent à une conversation déjà vieille de 20 ans que j’ai eu avec le pionnier du récifal qu’était Peter Wilkens. Il m’avait conté un échange qu’il avait eu avec une chercheuse en musique, une dame qui s’appelait Mme Händel (sic !).

Peter et cette dame n’avaient jamais pu conclure si la diversité inépuisable des formes de vie récifale pouvait être plus fascinante que la musique de Johann Sébastian Bach. Moi-même, je n’ai toujours pas trouvé de réponse, puisqu’au fond, ces deux domaines pourtant distincts provoquent la même fascination. Alors, je continue à associer les deux, en écoutant actuellement avec délice les adaptations de Bach dirigées par votre compatriote David Fray.

 

Philippe Paludetto : Un de tes livres qui m’a le plus fasciné (et me fascine encore!) s’intitule Aquarien aus aller Welt (Aquariums du monde entier), dans lequel tu présentes des bacs très différents. Je crois savoir que tu as eu à cette époque beaucoup de contacts avec Julian Sprung à propos de la méthode Jaubert. En récifal, le traitement de l’eau de l’aquarium est une des plus grandes priorités. Que penses-tu des méthodes alternatives, comme les filtres à algues de Walter Adey, la Miracle Mud de Leng-Sy ou la méthode Jaubert ?
As-tu toi-même déjà expérimenté dans ce domaine ?

Daniel Knop : A ce jour, je crois que les méthodes comme le Jaubert, les filtres à boues ou les DSB, fonctionnent sur le même principe biologique. Je n’ai fait que de courts essais avec ces dernières. Ma "méthode" favorite, c’est celle que j’ai mise en place dans l’aquarium de mon bureau, mais je suis persuadé qu’il n’y a pas UNE seule méthode.

Beaucoup d’aquariums ne deviennent pas florissants grâce aux moyens que nous mettons en œuvre. Ils ne se développent bien que parce que les êtres vivants que nous y introduisons sont capables de s’adapter à la technique employée. En d’autres mots : Lorsque nous planifions une installation récifale, nous sommes obligatoirement amenés à définir certains critères, notamment techniques. Nous peuplons ensuite l’aquarium et déterminons donc également quels types d’animaux font l’objet de notre choix. C’est ensuite la Nature qui prend le relais, à partir de nos choix définis, avec comme base de départ un certain nombre d’organismes qui interagissent entre eux et doivent cohabiter dans ce milieu clos qu’est l’aquarium. Cela réussit parfois mieux que d’autres…

Dans le cas de mon bac, ce sont par exemple de minuscules étoiles de mer qui se sont reproduites dans le sable. Elles ont colonisé ce substrat, d’habitude peuplé par des vers. Ainsi, je n’ai qu’un seul ver polychète dans mon aquarium, et des centaines de milliers de ces petites étoiles de mer sur et dans le sable… !

Il me semble important de faire en sorte que le milieu ne se voit pas modifié de façon critique, parce que cela provoque en général des dérives à court ou moyen terme. Je pense notamment à l’accumulation de sédiments dans des zones inaccessibles, ce qui nous ramène à la question que tu as posé : Les méthodes comme les filtres à boues, le Jaubert ou le DSB fonctionnent bien tant que la Nature a la possibilité de s’y adapter. Il peut arriver que des changements de conditions du milieu exercent une pression telle que la Nature ne soit plus en mesure de les compenser, et dans ce cas-là, le système ne fonctionne plus.

Les filtres à algues de Walter Adey auxquels tu fais allusion représentent à mon sens une étape, un élément clé, qui nous permet de mieux comprendre l’intégralité du concept de l’aquarium récifal. Je vois ainsi du même œil les autres méthodes dites « alternatives ».

Le système sur lequel j’ai porté mon choix est basé sur la classique méthode berlinoise, qui a elle-même beaucoup évolué, par exemple au travers de l’utilisation de réacteurs à calcaire ou de Bio-Pellets. Là où je m’en démarque, c’est dans l’absence complète de substrats absorbeurs dans mon bac (charbon actif ou résines anti-phosphates). A la place, je pratique un changement d’eau quotidien de 1,5% du volume du bac, avec une eau fraichement préparée. De plus, je nettoie deux fois par an le sable à l’aide d’une cloche, à la faveur d’un changement d’eau. Ainsi, je pense assurer une stabilité des paramètres à tous les niveaux, et éviter des variations ou des dérives. Je veille aussi à garder un bac technique propre.

Bien que ce dernier possède un compartiment hébergeant des gorgones azooxanthellées nourries 10 fois par jour avec des nourritures très fines, le retour d’eau vers l’aquarium est filtré, et je nettoie ce filtre tous les jours. Le résultat de cette maintenance est visible sur les photos jointes, dix mois après la mise en route et huit mois après le peuplement du bac avec une majorité de boutures.

 

Philippe Paludetto : Es-tu encore engagé dans les projets de fermes à coraux et de réhabilitation du récif en Indonésie ?

Daniel Knop : Non, plus maintenant. Au milieu des années 90 aux Philippines, mon but était de développer une méthode de culture de coraux, ce qui n’existait pas encore à l’époque. Depuis, c’est devenu une pratique courante, notamment en Indonésie, où j’ai aussi apporté ma contribution au travers de discussions officielles avec le gouverneur de Java et de nombreux secrétaires d’état  à Jakarta, en leur soumettant mes propositions de limitation des prélèvements en milieu naturel et de financement des fermes à coraux. Je suggérais ainsi de modifier les textes de loi en vigueur dans le pays afin de traiter de façon différente les prélèvements naturels et les animaux issus de culture, ce qui était un concept tout à fait nouveau.

Ces suggestions ont été mises en pratique les années suivantes et ont permis le développement de nombreuses fermes à corail. Contrairement aux années 90, caractérisées par une importation massive d’animaux sauvages, on compte désormais davantage d’animaux de culture à la vente. C’est une avancée dont je me réjouis au plus haut point. Mon but a toujours été de développer de nouveaux concepts, mais maintenant que c’est fait, je n’ai personnellement pas l’ambition de gagner ma vie en dirigeant une de ces fermes.

 

Philippe Paludetto : Pourquoi n’existe-il pas de version française de la revue Koralle, il y a bien eu une tentative, n’est-ce pas, que s’est-il passé ?

Photo : Daniel Knop

Daniel Knop : Effectivement, il y a eu pendant quelques années une version française de la revue, mais elle était gérée par une maison d’édition qui s’imaginait alors faire ainsi des profits financiers importants. Les personnes chargées de cette gestion ne montraient pourtant aucun intérêt pour l’aquariophilie et s’occupaient en parallèle de journaux dédiés aux paris financiers, entre autres… Il leur manquait tout simplement la passion du récifal. Sans elle, un tel projet ne peut pas fonctionner correctement. Nous serions vraiment heureux de tenter à nouveau l’expérience si une maison d’édition française se montrait motivée pour ça.

Il en va de même pour mon projet de livre le plus récent, qui a abouti en 2013 : Das Lexikon der Meerwasseraquaristik (le lexique de l’aquariophilie récifale). Sur près de 1000 pages et au travers de 4500 photos, cet ouvrage se propose de dresser le paysage complet de l’aquariophilie récifale. Là aussi, nous serions très heureux de pouvoir collaborer avec une maison d’édition française.

 

Merci beaucoup, Daniel, d’avoir passé ce moment avec nous !

 

Interview réalisé et traduit par Philippe PALUDETTO pour Cap Récifal et publié le 17 juillet 2015.

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